Témoignage de Marie-Laure Klingner – 1 avril 2017 « Dauphins et Apnée delphinienne »

Debout face au miroir il inspecte son corps, un peu
perplexe, se demandant s’il lui appartient vraiment. Il
lui semble que de nouveaux muscles sont apparus.
L’ondulation c’est bon et c’est pas du bidon ! De quoi
faire fondre les résidus des excès de l’hiver passé.
Dans la pièce à côté, la radio distille alternativement les
dernières nouvelles du monde et quelques notes de
musique.
Un soupir… En fermant les yeux, il glisse : Je te revois
petit dauphin rieur, quel bonheur !
Il a pourtant fallu qu’il revienne, avec un goût salé de
reviens-y dans la bouche.
La veille, dans l’avion du retour, le front collé au hublot
il s’était confié à la Lune et ses mers :
« Je repars, heureux et serein d’avoir vécu de si beaux
instants.
J’emporte avec moi un morceau de corail brisé, voué à
la mort, il restera dans mes souvenirs à jamais et Si je
ferme les yeux je ressens la beauté du monde. »
Il est comme lavé. Pas du tout lessivé par toutes ces
plongées, lavé ! Lavé par le roulis de La Vela. Devant, il
y a le grand bleu où évoluer dans une grande douceur.
Au loin…les soucis.
D’une façon enfantine, ce matin, il trace un trait, fluide,
un mouvement oscillatoire dans la buée du miroir…Une
ondulation, s’il vous plait, une seule encore !
« Je revois ces six dauphins face à moi, continuant leur
ballet en m’intégrant jusqu’à m’ensevelir dans leur
grâce. »
Il s’active avec une impression de déjà vu.
Il se revoit, quelques mois plus tôt, dans cette même
salle de bain : happé par la rediffusion d’une émission
de radio suisse, bloqué entre deux coups de rasoir. Il
buvait la conversation entre une espèce d’aventurier
consciencieux qui emmenait des gens rencontrer des
dauphins sauvages dans leur milieu naturel et la voix de
miel de sa journaliste fétiche.
En partant au conservatoire ce matin là, il se fit rattrapé
par la délicieuse proposition :
-Et si j’allais nager avec les dauphins ?
Il pressentait déjà Le mouvement de la mer, le roulis du
bateau, la danse des dauphins. Aussi, l’avancée dans la
vie, le progrès de l’âme, la musique du souvenir…
En passant devant la porte entrouverte de la salle de
répétition il avait perçu des bribes d’un cours. La
soliste, face à ses jeunes élèves, agitait les bras,
exclamative :
Tout est mouvement, parfois piano, parfois adagio,
parfois furioso, parfois allegro. Accompagnons-le !
Il n’en fallu pas plus, il avait pris cela comme un appel !
- Mais oui ! Bien sur ! Allez, je fonce… !
Le soir même il s’était inscrit.
Une folie. Des kilos de pattes pour repas principal à
manger des mois durant, pour assumer ce petit luxe
qu’il s’offrait.
Une folie dont l’exquise satisfaction sculptait un sourire
béat sur ses lèvres.
Le sourire c’est souvent l’arbre qui cache la forêt.
Et quelle forêt il allait découvrir en une semaine ! Des
massifs de corail lumineux, un univers subaquatique
aussi mystérieux que limpide et un bien être, suspendu
entre deux mouvements : inspiration, expiration…
Il avait fait rêver une classe entière en parlant de son
voyage à venir.
Et il revenait aujourd’hui.
« J’imagine que ce n’était pas un rêve mais une réalité.
Mais la réalité a dépassé le rêve.
Je me souviens de la gentillesse, de l’Amour, des
dauphins. »
Question quasi univoque des collègues :
- « Alors t’en as vu ? »
Silence. Un Super 8 qui défile… Images et bande son.
Puis un timide :
- « Vu quoi ? »
-« Ben des dauphins! »
-« Ah oui » … Oui …Si tu savais ce que j’ai vu ! Je
t’expliquerai plus tard.
Comprendre : Ca ondule encore. Un peu comme un mal
de mer mais sans le malaise désagréable qu’il génère.
Pause café. Cigarette. C’est le printemps. Il scrute
l’horizon verdoyant. Tout est vert. Tout est ouvert.
« Si on m’avait dit que j’avais en moi les ressources de
(pour)suivre mon chemin de manière aussi sereine, je
ne l’aurais pas cru. Libéré du passé, accompagné,
confiant en l’avenir, je veux désormais croire que
l’infini s’ouvre devant moi. J’ai confiance en la vie, en
les autres, en moi même. Le chemin est devant moi et il
est long encore ! »
Il écrase sa cigarette. Retrouve les teintes boisées de la
salle de répétition. Il saisit son violoncelle et laisse
l’archet mener la danse, en apnée.
Reprenant son souffle, il souri :
« Pourquoi pas y revenir ainsi, tous les jours ? »
Sataya, Apnée delphinienne, Avril 2017
« Le violoncelliste »
Marie-Laure Klingner

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